Juillet 2024 : solution à deux États, Jérusalem-Est

« (…) Cher peuple,

L’intérêt que Nous attachons aux affaires internes de notre pays ne saurait Nous détourner de la tragédie du peuple palestinien frère. Aussi, en Notre qualité de Président du Comité Al-Qods, Nous avons œuvré à l’ouverture d’une voie inédite pour acheminer des aides alimentaires et médicales urgentes à nos frères à Gaza. Avec le même engagement responsable, Nous continuons à appuyer les initiatives constructives visant à trouver des solutions pratiques pour la conclusion d’un cessez-le-feu concret et durable et le redressement de la situation humanitaire. De plus, l’aggravation de la situation dans la région exige de sortir de la logique de gestion de crise en faveur de la recherche d’une solution définitive à ce conflit, selon l’optique suivante : Premièrement : Si parvenir à la cessation des hostilités à Gaza est une priorité urgente, ceci doit se faire en parallèle avec l’ouverture d’un horizon politique susceptible d’instaurer une paix juste et durable dans la région. Deuxièmement : Le recours aux négociations pour ressusciter le processus de paix entre les parties palestinienne et israélienne impose de barrer la route aux extrémistes de tous bords. Troisièmement : La sécurité et la stabilité ne seront totalement insaturées dans la région que si cette dynamique est inscrite dans le cadre de la Solution à deux États, aux termes de laquelle Gaza est partie intégrante des territoires de l’État palestinien indépendant, avec Al-Qods Oriental comme capitale (…). »

Mohammed VI, alors prince héritier, au sommet économique de Casablanca, novembre 1994.

Lorsque le 29 juillet 2024, le roi Mohammed VI prononce son traditionnel discours du Trône, trois sujets principaux sont abordés durant cette allocution de 15 minutes qui marque le 25ème anniversaire de son accession au trône : l’eau au Maroc, le conflit israélo-palestinien au Proche-Orient et, en un paragraphe, un rappel et une réaffirmation du rôle que le Maroc souhaite jouer sur la scène internationale : « Nous nous sommes en outre attaché à consacrer l’intangibilité de l’intégrité territoriale et à conforter la place du Maroc en tant qu’acteur influent et partenaire responsable et fiable aux niveaux régional et international » indiquera le souverain de manière claire et succinte.

Cette intervention, dans son volet palestinien, – les termes ‘israélien’ et ‘israélo-palestinien’ en sont absents- est prononcée alors que la guerre opposant Israël au Hamas en est à son 10ème mois. L’attaque du Hamas contre des cibles militaires et civils à l’aube du samedi 7 octobre avec son cortège de morts, de blessés et de kidnappés allait provoquer une riposte israélienne brutale, à la hauteur de l’effet de surprise et de l’humiliation subies ce samedi-là par le gouvernement et l’armée israéliens.

Plus de 10 mois de guerres

Au moment où ces lignes sont écrites, à la fin août 2024, Israël compte ses victimes par centaines et les Palestiniens par dizaines de milliers, la grande majorité à Gaza, ainsi que près de 700 en Cisjordanie. À cela il faut ajouter le nombre de prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes qui passe de plus de 5000 en 2023 à près de 9000 en 2024.

L’enclave de Gaza, moins de 400 km2 abritant plus de 2,2 millions de Palestiniens, en majorité des descendants de réfugiés palestiniens des guerres de 1948 et de 1967, n’est plus que ruines. Tout le monde y meurt : combattants du Hamas et soldats de Tsahal, otages, mais aussi beaucoup de femmes et d’enfants, des journalistes et des humanitaires. Hôpitaux, écoles et universités n’y fonctionnent plus. L’eau, la nourriture et les médicaments y manquent. Les maladies contagieuses y ont fait leur apparition. Des hommes politiques israéliens, dont Avigdor Liberman le 20 août, demande à ce que ni eau, fuel ni nourriture de soient plus livrés à Gaza.

 La population gazaouie, en 10 mois, a été déplacée et redéplacée plusieurs fois au gré des plans militaires israéliens. Les belligérants et négociateurs israéliens et palestiniens sont passés maîtres dans l’art de tuer, de torturer et d’emprisonner à tour de bras et de manipuler leurs alliés et soutiens, qu’ils soient américains ou qataris, entre autres, ainsi que l’opinion publique internationale ou les familles des 120 otages israéliens ou des milliers de prisonniers palestiniens.

Pendant ce temps-là, une autre guerre de plus de 10 mois a également lieu à la frontière libano-israélienne opposant Israël aux forces du Hezbollah. En avril 2024 déjà, après des assassinats ciblés de l’armée israélienne à Damas, l’Iran a riposté en envoyant plus de 300 drones et missiles vers l’État hébreu. Américains, Français, Anglais, Jordaniens et États du Golfe ont dû soutenir les Israéliens dans leur défense.

À cela, ce sont ajoutés les nouveaux assassinats ciblés israéliens à Beyrouth et Téhéran contre des dirigeants du Hezbollah et du Hamas dans les derniers jours du mois de juillet 2024, augmentant les tensions d’un nouveau cran, poussant Téhéran et Hezbollah à promettre de rudes représailles contre des cibles civiles et militaires israéliennes.

C’est tout cela, mais sans être exhaustif, loin de là, qu’est la situation politique, sécuritaire, militaire et géopolitique d’un Proche-Orient au bord de l’explosion régionale durant cet été 2024.

Bagage diplomatique

Sur le dossier du Proche-Orient, le souverain marocain n’est pas un néophyte même si lors de son accession au trône en juillet 1999, de nombreux observateurs semblaient indiquer à l’époque que le rôle diplomatique du Maroc en Israël-Palestine serait le premier à en souffrir. Il n’en sera rien malgré les vicissitudes des relations israélo-palestiniennes, des menaces permanentes d’instabilité pesant sur nombre de régions et d’États arabes et les divisions intra-palestiniennes.

Tout comme Hassan II avait initié l’accueil de Yasser Arafat dans la famille diplomatique arabe dès 1968 avant de le soutenir dans l’intégration de l’OLP au sein de la l’OCI et de la Ligue arabe, Mohammed VI sera le roi qui gèlera les relations de Rabat avec Tel Aviv en 2000, mais n’hésitera pas à approuver leur reprise en 2020.

Rabat, avec le raidissement régionale d’Alger et l’hostilité du Polisario et de l’Iran, a décidé de clarifier d’un cran et d’assumer ses orientations stratégiques. En septembre 2020, alors que Manama et Abu Dhabi signent les accords d’Abraham, une reprise des relations avec Israël, en échange de soutiens militaires et diplomatiques clairs américain et israélien sur le dossier de l’intégrité territoriale marocaine est devenue encore plus possible. Les Palestiniens se sentent un peu lâchés, mais Rabat a aussi décidé de ne plus lier ses orientations diplomatiques et stratégiques sur celles des autres, surtout lorsqu’elles celles-ci sont peu prévisibles et peu efficaces.

Si une partie de l’opinion publique marocaine, plus de 65% en 2021, n’était pas favorable par principe et par solidarité militante avec la cause palestinienne avec la nouvelle normalisation maroc-israélienne, l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a toutefois fragilisé, sans le menacer, le jeu d’équilibre diplomatique marocain.

La riposte militaire israélienne contre la population de Gaza et les larges condamnations internationales ont radicalement l’opinion publique marocaine dans un sens pro-palestinien et anti-israélien. Depuis octobre 2023, les manifestations pro-Gaza sont hebdomadaires en moyennes dans une vingtaine de villes marocaines.

Chaque bombardement par l’armée israélienne d’une école ou d’un hôpital et son cortège de dizaines de morts suscite de nouvelles manifestations, parfois spontanées, des déploiements de forces de l’ordre dans le centre des villes, l’installation de barricades autour de consulats ou d’ambassades occidentaux.

Le PJD et Abdelilah Benkirane qui avaient critiqué la diplomatie marocaine pour son manque de fermeté vis-à-vis de Tel Aviv dès mars 2023 et de nombreux incidents en Cisjordanie, n’hésitera pas à faire le déplacement à Doha en août 2024 pour présenter ses condoléances au Hamas et à la famille d’Ismaïl Haniyeh. Haniyeh avait dirigé la délégation du Hamas invitée par le PJD au Maroc en juin 2021 et été reçu notamment par les partis de l’Istiqlal, du PAM et du PPS.

Dès l’été 1999 et les funérailles de Hassan II qui verront la présence autant de Yasser Arafat que de Ehud Barak -premier ministre à Jérusalem depuis le mois de mai précédent grâce à un ‘petit coup de pouce’ de Hassan II- et de Bill Clinton, il n’aura échappé à personne qu’après l’assassinat de Rabin, un homme que Mohammed VI avait connu, la défaite électorale de Pérès en 1996, l’arrivée au pouvoir de Netanyahu, la montée en puissance de l’intifada et l’impuissance de Arafat face à son opposition et son incapacité à trancher face aux propositions américaines de l’été 1999 et de l’année 2000, le dossier israélo-palestinien continuait d’être très inflammable. De fait, Rabat gèlera ses relations avec Tel Aviv dès mars 2000, tout comme le feront Tunis et Doha. En 2000, Mohammed VI est pour les Palestiniens et les Israéliens, l’homme qui décide de la suspension des relations avec Tel Aviv au vu de la recrudescence de la deuxième intifadah et du nombre de victimes palestiniennes.

Certes, le défunt roi Hassan II avait osé, innové et pris de nombreux risques et initiatives avec les Israéliens et les Palestiniens, mais le plus souvent, le prince héritier Sidi Mohammed n’était jamais très loin surtout à partir de 1993. À partir des premiers accords d’Oslo en septembre 1993, le futur roi Mohammed VI aura l’occasion de rencontrer Yasser Arafat et Mahmoud Abbas, ainsi qu’Yitzhak Rabin et Shimon Peres notamment. De nouveau, quelques mois plus tard, lors du Sommet économique MENA (Middle East North Africa) de novembre 1994 de Casablanca, Shimon Peres et Yasser Arafat. À cette époque, nous apprend le diplomate palestinien Jamal Al Shobaki, Mahmoud Abbas (Abou Mazen) qui négocie les accords d’Oslo pour l’OLP dispose d’un bureau permanent à Casablanca mis à sa disposition par les autorités de Rabat.

En compagnie de son père, Sidi Mohammed rencontrera de très nombreux dignitaires juifs et hommes politiques israéliens, notamment en mai 1999 à Marrakech. C’était moins de trois mois avant son accession au trône. Lors de cette réception, il fut largement question de la question israélo-palestinienne et du camp de la paix israélien.

 En 1999, Mohammed VI hérite d’une tradition diplomatique marocaine activiste au Proche-Orient, de relations établies avec Tel Aviv en septembre 1994 et avec l’Autorité palestinienne la même année, ainsi que de projets d’un aéroport à Gaza et d’une faculté des sciences agricoles et environnementales.

À son accession au trône, quelques mois plus tard, il gardera André Azoulay au cabinet royal et nommera Serge Berdugo en tant qu’ambassadeur itinérant en 2006.

Dans les années qui suivront, et malgré l’absence de relations maroco-israéliennes formelles, Mohammed VI échangera avec le président du conseil israélien Ariel Sharon et son ministre des Affaires étrangères Silvan Shalom.

La suite des événements et les années 2000, 2010 et 2020 démontrent sur le fond que le rôle diplomatique de Mohammed VI n’a rien à envier à celui de Hassan II si tant est que l’on puisse aussi comparer deux personnalités différentes se situant à deux époques différentes.

Si Hassan II a contribué aux débuts de la paix israélo-arabe et israélo-palestinienne, plus tard sabotée par les extrémistes israéliens et palestiniens, Mohammed VI arrive au pouvoir au milieu d’un été 1999 qui voit en Palestine la poursuite d’un cycle attentats-répression annonciateur du pire.

Le retrait israélien de Gaza en 2005 et le démantèlement de 4 implantations juives en Cisjordanie constituent une évolution régionale positive, d’où d’ailleurs à ce moment-là, un échange avec Ariel Sharon. Le déroulement des élections palestiniennes de 2006 avec la mise en minorité du Fatah et la victoire du Hamas provoqueront une brève guerre civile Hamas-Fatah en 2007 rapidement suivie par la prise de contrôle de l’enclave de 390 km2 par les successeurs de Cheikh Yassine. Les hommes de MahmoudAbbas quittent Gaza dont Mohamed Dahlan haut responsable sécuritaire du Fatah qui part s’installer à Abou Dhabi. Ces évolutions constituent d’importants reculs pour la paix et pour les Palestiniens.

Pendant ce temps-là toutefois, et dans les années qui suivent, Rabat continue d’envoyer des aides humanitaires et médicales à Gaza et de soutenir des institutions éducatives. À Jérusalem-Est, Bayt Mal Al Qods (BMAQ) poursuit également son travail de soutien humanitaire et éducatif à de nombreuses familles et jeunes Palestiniens à haut potentiel au travers de bourses d’études.

2018 verra également la première visite d’un chef de la diplomatie marocaine à Ramallah et sur l’esplanade de la mosquée Al Aqsa, sans que cela ne préjuge des développements maroco-israéliens de décembre 2020.

À cette époque, l’administration Trump avait depuis quelques mois pris un franc tournant pro-israélien, annonçant au mois de décembre 2017 son intention de transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem, alors que les rapports entre l’Autorité palestinienne et Washington s’étaient fortement détériorés malgré les rencontres entre Mahmoud Abbas et Donald Trump de mai 2017 à Béthleem et de septembre 2017 à New York.

L’officialisation du transfert de l’ambassade US à Jérusalem s’effectuera en mai 2018 alors qu’Israël célèbre sa journée de l’Indépendance pendant qu’au même moment des heurts à la frontière de Gaza feront des dizaines de morts palestiniens.

Comme on le sait les rencontres entre le négociateur en chef palestinien Saeb Erekat et le conseiller diplomatique de Trump, Jared Kushner ce même automne 2017, n’arriveront guère à modifier la position américaine sur ce sujet, ainsi que sur la volonté annoncée de Washington de mettre fin à la représentation palestinienne à Washington et américaine à Jérusalem-Est.

Les démonstrations de solidarité marocaine vis-à-vis de la cause palestinienne début 2018, n’empêchent pas Rabat de garder ses canaux ouverts avec Tel Aviv.

Septembre 2018 voit ainsi la tenue d’une rencontre entre Nasser Bourita et Benjamin Netanyahu à New York. Quelques mois plus tard, des diplomates et des responsables des renseignements marocains et israéliens tiennent au moins de deux réunions à Washington pour commencer à envisager ce qui allait devenir l’accord Tripartite du 22 décembre 2020.

Celui-ci comme on le sait maintenant, avait été annoncé en avant-première sur Twitter le 10 décembre précédent par le président Trump et un communiqué marocain sanctionnant un appel téléphonique entre Mohammed VI et Mahmoud Abbas.

Quelques jours plus tard, la procédure diplomatique et de visas pour la visite d’une délégation du Hamas à Rabat était lancée par le PJD (islamiste) dont le chef et premier ministre du moment Saâd Eddine El Othmani avait paraphé l’accord Maroc-Israël-États-Unis du 22 décembre 2020.

Cette visite se concrétisera quelques six mois plus tard, au lendemain d’une nouvelle phase de guerre de 11 jours en mai 2021 opposant Israël et le Hamas.

Tétouan, 2024

L’accord Tripartite comprenait une partie sur le développement des relations économiques et sécuritaires maroco-américaines et le rétablissement par le Maroc et Israël de leurs relations diplomatiques au niveau de bureaux de liaison dans un premier temps mais avec des engagements sur l’établissement rapide de liaisons aériennes directes et le développement des échanges économiques et académiques notamment. Avec le recul, à la lumière des accords d’Abraham obtenus par l’administration Trump dans la région, des succès diplomatiques de Jérusalem et Washington, des divisions intra-palestiniennes et de l’hostilité d’Alger vis-à-vis de Rabat et de l’important dossier de son intégrité territoriale, le choix de Rabat aura été de progressivement clarifier ses hésitations.

Après l’échange téléphonique entre Mohammed VI et Mahmoud Abbas du 10 décembre 2020, le message de Mohammed VI du 29 novembre 2021, jour-anniversaire de la résolution onusienne 181 sur la partition de la Palestine confirmera la clarification de la position marocaine.

 Ce qu’un nouveau discours royal d’août 2022 viendra confirmer au sujet du « prisme » à travers lequel les relations avec les pays-partenaires du Maroc sont jaugés puis enfin, mais cela n’est pas exhaustif, ce court paragraphe du discours de juillet 2024 cité plus haut.

En substance, pour résumer la position diplomatique marocaine sur le dossier palestinien, Rabat se tient à la disposition de ceux, Israéliens et Palestiniens, qui souhaitent la paix et une solution à deux États, tandis que dans ce schéma il n’y a de place ni pour le Hamas ou le Jihad islamique côté palestinien, ni pour les partis du ministre des Finances Bezalel Smotrich ou du ministre de la Sécurité intérieure Itamar Ben Gvir côté israélien. Si tant est qu’il arrive dans les situations de guerres et de conflits, d’avoir le choix de ses interlocuteurs.

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