Alors que le conflit entre Israël et le Hamas entre dans son neuvième mois et que le nombre de victimes se chiffre en milliers des deux côtés, il apparait plus que jamais urgent de prospecter à nouveau toutes les voies et moyens d’amener les deux parties à un cessez-le-feu et à une libération des otages et des prisonniers politiques.
L’une des questions qui se posent aujourd’hui et qui s’est souvent aussi posée par le passé est de savoir si la mémoire et l’histoire judéo-musulmane marocaine peuvent constituer une base humaine, culturelle et politique pour favoriser un apaisement et un rapprochement des positions politiques entre Israéliens et Palestiniens ?
Deux questions supplémentaires se posent également aujourd’hui alors que le conflit entre Israël et le Hamas fait rage : La qualité des relations judéo-musulmanes au Maroc, et dans la diaspora, résisteront-elles à cette inédite résurgence de la violence consécutive aux massacres et aux kidnappings du 7 octobre 2023 et à la riposte militaire israélienne ? Enfin, en soi, les relations maroco-israéliennes résisteront-elles à cette immense crise humanitaire, politique et diplomatique israélo-palestinienne ?
Pour répondre rapidement à cette dernière question, avançons que dans le pire des scénarios, la coopération sécuritaire et militaire bilatérale a le plus de chances de survivre à la crise actuelle.
Pour le reste, commerce, investissements, tourisme et échanges culturels et académiques, les conséquences seront négatives, restant sujettes aux éventuels futurs progrès politiques et diplomatiques entre Israéliens et Palestiniens.
Dans cette tâche ardue touchant à un dossier historique et politique complexe, celui d’une paix israélo-palestinienne, le rôle des Marocains, juifs et musulmans, et celui des Israéliens d’origine marocaine, doit être plus affirmée, en capitalisant sur un historique positif de la vie judéo-musulmane au Maroc.
Les coopérations entre Israël et le Maroc du milieu des années 1950 à aujourd’hui, et une action diplomatique marocaine qui a de longue date promu les principes de la coopération régionale et de la paix israélo-palestinienne basée sur une solution de deux États pour deux peuples illustrent la continuité pratique et politique du capital culturel et humain commun accumulé au fil des ans. Commençons par la culture, l’humain et le religieux.
KHMISSA, MIMOUMA, TSEDEKKIM ET FQIHS
Depuis de nombreuses décennies, voire siècles, la vie judéo-musulmane au Maroc se caractérise par de nombreux espaces communs où le partage, la collaboration et la coopération sont concrets.
Ces termes de partage, de collaboration et de coopération qui peuvent parfois sonner comme étant galvaudés aux oreilles d’opinions publiques clivées par les conflits et blasées par la persistance de conflits et de haines entre Israéliens et Arabes, et juifs et musulmans, gardent toutefois tout leur sens dans les cas du Maroc et d’Israël.
Ainsi, le Maroc était et reste un pays où juifs et musulmans partagent le culte de saints communs. Pas quelques-uns ou une dizaine, non, plutôt plus d’une centaine ! Cette particularité des cultes juif et musulman n’est pas la seule dans le riche patrimoine judéo-musulman du royaume.
À côté de cela, le patrimoine juif, cimetières et synagogues notamment, est restauré, valorisé, exposé. Casablanca et Tanger comptent des musées juifs dirigées par des femmes musulmanes. Marrakech abrite une synagogue-musée et Fès doit bientôt s’enorgueillir d’un bel espace d’exposition du patrimoine juif marocain.
La communauté juive marocaine est la seule communauté juive au monde qui célèbre la Mimouna, la fin de la Pâque juive, tout en y associant ses amis et ses voisins musulmans.
La Mimouna, au fil des ans et malgré les vicissitudes de la politique proche-orientale est devenue une fête juive … judéo-musulmane. Ce n’est pas un hasard que juifs et musulmans du Maroc partagent la Khmissa, attachant symbole de la main bienfaitrice et protectrice en commun.
Dans l’autre sens, en Israël, le saint, tsaddik en hébreu, le plus vénéré du pays est un juif marocain, Baba Salé, né à Rissani, aujourd’hui enterré à Nétivot, au sud de Tel Aviv.
Très souvent aussi au cours des dernières décennies, le Grand rabbin Séfarade d’Israël est d’origine marocaine.
Sur le plan de la société civile, le Maroc est aujourd’hui en 2024, un pays qui compte une demi-douzaine d’associations de la société civile -dont Amis du Judaïsme Marocain, Salam Likoulam, Maroc Pluriels- oeuvrant pour la coexistence et qui comptent indifféremment parmi leurs membres, et sans qu’aucun d’entre eux ne joue le rôle de faire-valoir, des Marocains musulmans ou des Marocains juifs.
En Israël, en Cisjordanie et à Jérusalem on retrouve de nombreuses associations ou groupements qui partagent ces caractéristiques; cela va de Standing Together qui regroupe des parents israéliens et palestiniens au village de Neve Shalom et à de nombreuses associations culturelles à Jérusalem, Bethléem et Haïfa. Les exemples abondent.
« Aujourd’hui, rien n’est plus juste que d’affirmer et de revendiquer que la culture juive fait partie intégrante de la culture marocaine, tout comme la culture marocaine fait partie intégrante de la culture israélienne. »
Aujourd’hui, rien n’est plus juste que d’affirmer et de revendiquer que la culture juive fait partie intégrante de la culture marocaine, tout comme la culture marocaine fait partie intégrante de la culture israélienne. À Rabat, l’inscription dans la constitution marocaine de 2011 de l’affluent hébraïque dans l’identité marocaine est venue consolider cette richesse culturelle et identitaire.
À l’est de la Méditerranée, il suffit de se promener dans les rues et les marchés de Tel Aviv ou de Jérusalem, d’échanger avec des commerçants et des citoyens ordinaires pour le constater.
Tout comme on peut le constater en observant les milliers d’Israéliens et de juifs d’origine marocaine qui visitent la terre de leurs ancêtres depuis les années 1980 et jusqu’à la veille de l’actuelle guerre à Gaza.
En Israël, depuis plus d’une génération, le nec plus ultra pour sortir est d’aller au restaurant marocain ou de mettre un caftan. Le chfenj, simple et savoureux beignet marocain au sucre ou au miel est devenu un dessert national israélien. Les exemples en ce sens abondent en matière d’art de vivre marocain et de gastronomie.
L’art de vivre positif est contagieux. Les Israéliens marocains célèbrent depuis des décennies la Mimouna avec tant de joie et de ferveur, qu’ils ont fini par séduire les autres Israéliens amenant de ce fait le gouvernement israélien à décréter la Mimouna marocaine fête nationale et à lui consacrer un timbre postal !
Ce n’est pas sans raison que de zéro vol direct entre Israël et le Maroc jusqu’en 2020, le nombre de liaisons est vite passé à un puis deux vols quotidiens entre Tel Aviv, Casablanca et Marrakech plus quelques vols spéciaux, puis réguliers vers Essaouira. Jusqu’à ce que le 7 octobre 2023 intervienne.
En quoi cela est-il important aujourd’hui ?
Sur les dossiers des relations israélo-arabes, judéo-musulmanes et israélo-palestiniennes, il existe une perspective marocaine différente. On l’a vu dans les années 40, puis avec Moulay El Hassan par deux fois en 1958 à Rome et Beyrouth quand il proposait la paix avec Israël et la paix israélo-palestinienne; puis avec la diplomatie marocaine dans les années 70, 80 et 90. Aujourd’hui au Maroc on le constate avec l’activité de nombreuses ONG et l’accélération des échanges maroco-israéliens entre 2021 et 2023.
En Israël également, des Panthères noires à Shlomo Elbaz hier et jusqu’à Daniel Ben Simon aujourd’hui, de nombreux mouvements et personnalités israéliennes d’origine marocaine ont tenté de faire entendre un son de cloche différent sur les rapports entre Juifs et Arabes et entre Israéliens et Palestiniens.
Sur ce point, on peut ajouter sans se contredire, que si personnalités israéliennes d’origine marocaine n’étaient pas nombreuses et étaient en priorité concentrées sur un objectif d’intégration interne, il n’existe pas jusqu’à aujourd’hui de consensus au sein de la communauté juive marocaine israélienne; beaucoup d’israéliens marocains sont de « droite » Likoud voire plus à droite. Néanmoins un front israélien d’origine marocaine favorable à une solution à deux états peut émerger.
Au bout du compte, certes, le résultat n’est certes pas toujours optimal; nous sommes dans le domaine de la politique compétitive et sans concessions, mais l’idée est là : à Rabat, à Casablanca, à Tel Aviv et à Jérusalem, des Marocains et des Marokaï, pensent à juste titre qu’ils peuvent positivement contribuer au règlement de certains problèmes de leurs communautés.
En quoi cela est-il important aujourd’hui ? Ces partages et ces échanges culturels, religieux et humains qui ont résisté à de nombreux chocs et à de nombreuses blessures avant de recommencer à s’épanouir depuis le lendemain des accords d’Oslo de 1993 et de 1995.
Ils constituent une partie du socle sur lequel un rapprochement judéo-musulman plus global peut s’opérer et s’épanouir. Les Marocains, musulmans et juifs, de Californie et du Québec en savent quelque chose pour perpétuer ensemble de nombreux aspects de la vie judéo-musulmane même loin du Maroc ou d’Israël.
Ce passé, cette mémoire et leur entretien n’ont jamais été de simples « effets » culturels passagers ou éphémères. Cela s’est concrètement exprimé dans les années 1940 lorsque le sultan du Maroc a entravé et condamné la volonté du gouvernement français de Vichy d’appliquer ses lois scélérates et racistes au Maroc au détriment des Marocains juifs. De même, la liberté de circuler des Marocains juifs entre le Maroc et Israël et Israël et le Maroc a toujours été respectée.
Ce passé et cette mémoire positifs, c’est également le prince héritier Moulay El Hassan qui dès 1958, à Rome puis à Beyrouth, appelle Israéliens et Arabes à discuter, à négocier et à faire la paix.
L’attitude du futur roi Hassan II se retrouvera dans son rôle de médiateur actif entre Israéliens et Égyptiens dans les années 1970, de facilitateur entre Israéliens et Palestiniens dans les années 1980 et 1990, et, avec moins de succès, non sans avoir essayé, entre Israéliens et Syriens.
Après avoir accueilli négociateurs israéliens et égyptiens au Maroc dans les années 1970, Hassan II ira défendre auprès du président Ronald Reagan en septembre 1982 le plan de paix arabe adopté quelques mois plus tôt à Beyrouth avant de recevoir Shimon Peres à Ifrane en juillet 1986.
C’est fort de son activisme diplomatique, de sa culture juive au Maroc et de sa culture marocaine en Israël, notamment à Jérusalem Est et Ouest, que le Maroc peut aujourd’hui dire et rappeler aux parties en conflit en Israël-Palestine plusieurs faits :
- Que le conflit ne constitue pas une donnée incontournable des relations israélo-arabes ou judéo-musulmanes. Depuis près d’un demi-siècle, sans remonter aux accords d’armistices israélo-arabes de 1949-50, de nombreux accords internationaux ont été conclus, des accords de paix signés et des ambassadeurs échangés.
- Que le Maroc et sa culture, forts leur identité musulmane-arabe-juive-amazighe-andalouse-hassanie sont à même de s’offrir en miroir et en laboratoire vivant pour un solide rapprochement et une solide paix entre Juifs et Arabes d’Israël-Palestine.
- Que le Maroc, avec ses diasporas juives et musulmanes dans le monde et l’importante communauté israélienne d’origine marocaine, religieuse et laïque, peuvent tous être des vecteurs de dialogue, de rapprochement et de paix.
- L’action des Israéliens marocains en ce sens sera déterminante. Ils détiennent une part importante de l’équation politique israélienne et israélo-palestinienne entre leurs mains. En mai 1999, Hassan II n’avait pas hésité à jouer de ses entrées auprès des Marocains mais aussi des Russes (et/ou ex-Soviétiques) d’Israël pour soutenir électoralement, et avec succès, le parti d’Éhud Barak One Israel et ses alliés.
- Au vu de l’état actuel des relations entre Israéliens et Palestiniens, la culture, la politique et la diplomatie marocaines disposent d’atouts uniques pour faire aboutir les idéaux, les projets et les tentatives de paix au Proche-Orient. En Israël comme en Palestine ou au Maroc, identité et politique de paix sont indissociables. En ce sens, aucun atout ne doit être négligé.
- À cela nous pouvons également ajouter le fait que le Maroc est présent à Ramallah à travers son ambassade, à Jérusalem-Est à travers Bayt Mal Al-Qods et que des centaines de familles palestiniennes d’origine marocaine vivent dans la région de Jérusalem et en Cisjordanie.
Cet aspect des relations maroco-palestiniennes figure aussi clairement au cœur de la problématique identité et politique de paix.
Je suis convaincu que nos réflexions, nos idées et nos échanges au sein du Forum Maroc-Israël du Dayan Center de l’Université de Tel Aviv doivent mener à des actions concrètes au sein des sociétés marocaine, israélienne et palestinienne afin d’aboutir à la paix, à la sécurité, à la justice et à la prospérité pour l’ensemble des peuples de la région.
S’agissant de ces échanges au sein du Forum Israël/Maroc, je suggère que nous prenions comme base de discussions les positions d’Ehud Olmert, d’une part et celles de Nacer Alkidwa d’autres part (conférence à trois avec Thomas Friedman) pour un arrêt des hostilités et un plan de création d’un état palestinien.
Jamal Amiar
(Remerciements à Jonathan Ghariani et André Gomel pour leurs lectures et commentaires).
ÉTAPES PRATIQUES POUR METTRE LE SUJET DE L’HÉRITAGE JUDÉO-MUSULMAN MAROCAIN AU CŒUR DES DÉBATS SUR LE PROCESSUS DE PAIX.
- INVENTAIRE DE L’HÉRITAGE JUDÉO-MUSULMAN.
- HISTOIRE DIPLOMATIQUE MAROCAINE SUR LE CONFLIT ISRAÉLO-ARABE.
- INVENTAIRE MAROC, ISRAËL, PALESTINE, FRANCE, CANADA ET ÉTATS-UNIS DES ONG TRAVAILLANT SUR LE SUJET.
- CONTACTS AVEC LES FORCES POLITIQUES EN ISRAËL, AU MAROC, EN PALESTINE, EN FRANCE, AU CANADA ET AUX ÉTATS-UNIS.
- CONTACTS AVEC LES MÉDIAS.
- ORGANISATION D’UNE CONFÉRENCE SUR LE SUJET DE L’HÉRITAGE JUDÉO-MUSULMAN MAROCAIN AU SERVICE DE LA PAIX AVEC LA PARTICIPATION DES POLITIQUES ET DES ONG PRO-RAPPROCHEMENT ET PRO-PAIX ISRAÉLO-PALESTINIENNE. INVITATION D’OBSERVATEURS.
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