Le Maroc et les Palestiniens

Ce nouvel essai sur Le Maroc et les Palestiniens intervient près de deux ans après la publication d’un premier titre sur Le Maroc, Israël et les Juifs marocains en novembre 2022 aux éditions Bibliomonde à Paris. Cet essai vient compléter un travail de recherche entamé il y a 30 ans à la New York University, au Maroc, en Israël et en Cisjordanie sur la diplomatie marocaine au Proche-Orient, la question palestinienne et le judaïsme marocain.

J’ai délibérément fait le choix d’en publier les premières pages sur mon site de recherches politiques afin d’en donner un aperçu au plus large public possible. Une version papier sera disponible en décembre 2024.

L’essai trace un historique des relations politiques, diplomatiques, culturelles et humaines entre le Maroc et les Palestiniens. Il revient sur la guerre opposant le Hamas et Israël et trace quelques pistes d’évolutions possibles pour la diplomatie marocaine et le conflit israélo-palestinien.

Une chronologie, des images historiques et un index compléteront ce travail. Bonne lecture.

Jamal Amiar.

Mohamed V : un roi en Palestine

« Nous vous déclarons que la cause palestinienne, que nous considérons comme l’une de nos causes nationales, restera, comme elle l’a toujours été, à l’avant-garde de nos préoccupations pour les causes de l’arabité et de l’islam. » 

Mohamed V, Al Khalil/Hébron, janvier 1960

Le 7 janvier 1960 le roi du Maroc Mohamed V entame une longue tournée de cinq semaines dans plusieurs pays arabes. À son programme figurent une escale au Caire et l’inauguration auprès du président égyptien Nasser du barrage d’Assouan. Des étapes sont également prévues à Djeddah et Riyad, mais également Damas, Koweït, Beyrouth et à Amman chez le roi Hussein de Jordanie.

Jérusalem. De là, le roi du Maroc, accompagné du roi Hussein Ibn Talal et du prince Moulay Abdallah -fils cadet du souverain marocain-, se rendra en Cisjordanie à l’époque sous autorité jordanienne.

Mohamed V se rendra notamment à Bethleem et à Hébron, Al Khalil en arabe, où il prononcera un discours à l’adresse des réfugiés palestiniens de la guerre de 1948.

@ Bernard Rouget, Connaissance du monde, 1960, Archives Pathé  https://gparchives.com/index.php?urlaction=doc&id_doc=311444 +*Rabat et Al Qods, page 143

Alors qu’il était à Jérusalem, écrit Abdul Hamid Al-Moudden, Sa Majesté le Roi Mohamed V envoie un télégramme au prince héritier Moulay Hassan, alors à Rabat, dans lequel « il exprime les nobles sentiments qu’il nourrit envers la Palestine et son peuple. L’effusion d’émotions que ce télégramme a porté vers la Palestine et Jérusalem n’égale que ce qui a été exprimé par Sa Majesté le Roi Mohammed V dans son discours adressé aux habitants du camp de Jéricho (…) » souligne Al-Moudden. « Nous avons tenu à vous rendre visite dans les camps où vous résidez en tant que réfugiés, éloignés de vos villes et de vos villages, et nous nous tenons parmi vous pour vous adresser la parole non seulement en tant que roi, mais aussi en tant que musulman arabe qui partage avec ses frères arabes musulmans leurs espoirs, leurs souffrances, leurs joies et leurs peines, où qu’ils soient et où qu’ils se trouvent, souligne Mohamed V. La calamité qui vous a touchés, et l’agression qui s’est abattue sur votre pays, comptent parmi les pires tragédies et des plus odieuses attaques enregistrées dans l’histoire. Nous vous saluons, nos frères, et nous renouvelons notre soutien et notre solidarité avec vous, et nous vous déclarons que la cause palestinienne, que nous considérons comme l’une de nos causes nationales, restera, comme elle l’a toujours été, à l’avant-garde de nos préoccupations pour les causes de l’arabité et de l’islam. »

@ Abdul Hamid Al-Mouden, Abdel-Rahman Mohamed Maghribi; Le Maroc, la cause palestinienne et Al-Qods Al-Sharif, de la déclaration Balfour au comité Al-Qods; mémoire historique commune maroco-palestinienne, Volume 2, s.n, pp. 502-503.

 À l’époque, la Cisjordanie abrite de nombreux camps de réfugiés palestiniens suite à la guerre de 1948 et aux armistices israélo-arabes de 1948-49. Les réfugiés viennent principalement de Jaffa, Haïfa et des villes de Galilée conquises par l’armée israélienne en 1948.

À Jérusalem, à quelques dizaines de mètres de l’esplanade des mosquées, Mohamed V découvre de visu également l’existence du Hay al Maghariba -le quartier des Maghrébins appelé aussi, et de plus en plus avec le temps, quartier des Marocains-, un ensemble de plus de 240 maisons situées au cœur de la vieille ville, face au mur des Lamentations juif.  Mohamed V en avait entendu parler quelques années auparavant lorsqu’il avait été sollicité pour contribuer au financement d’œuvres sociales.

Hay al Maghariba.

Le convoi de Mohamed V est accueilli par une foule brandissant des drapeaux marocains rouges étoilés et s’il ne visite pas le quartier situé sur ce qui deviendra à partir de juin 1967 l’esplanade du mur des Lamentations, il prie à la mosquée Al Aqsa à quelques dizaines de mètres de là.

 Il ne quittera pas la région avant de faire un don aux œuvres sociales de la troisième ville sainte musulmane. Ce n’était pas la première fois. Déjà sollicité en 1952, celui qui était le sultan, fera un don au waqf Abou Mediene. @ Vincent Lemire, Au Pied du mur, page 138

Le quartier est habité par une majorité de Marocains et d’Algériens et de leurs descendants, ainsi que quelques familles d’origine tunisienne et libyenne. Ils sont commerçants ou des pèlerins ayant choisi de s’installer en Palestine, des hommes et des femmes mariés avec des conjoints palestiniens.

Dans la tradition musulmane, le pèlerinage à Jérusalem est le troisième en importance après ceux de La Mecque et La Médine. Il est recommandé aux croyants qui peuvent se le permettre.

Hay al Maghariba abrite une zawiya marocaine et les gestionnaires du waqf Abou Mediene entretiennent des liens de longue date avec le palais royal à Rabat. Le futur leader palestinien Yasser Arafat a vécu dans le quartier marocain dans les années 1930.

Al Aqsa.

Les liens humains et religieux entre Marocains et la ville de Jérusalem sont anciens. Le fait qu’Al Qods soit mentionné dans le Coran et que la construction d’Al Aqsa démarre à la fin des années 630 sous le calife Omar Ibn Al-Khattab sous forme d’une structure en bois, en fait très vite un lieu important de l’Islam. La cité est mentionnée dans le livre saint musulman.

La construction d’Al Aqsa ne sera achevée que bien des années plus tard, en 705. L’ensemble est construit sur l’espace auparavant occupé par le Second temple juif détruit en 70 par les troupes romaines de Titus. Le mur des Lamentations est, avec d’autres vestiges archéologiques en sous-sol, ce qu’il reste de ce temple symbole de la présence juive en Palestine. Jérusalem constitue le premier lieu saint juif.

AL Aqsa sera par deux fois détruite par des séismes, en 746 et en 1033. C’est après 1033 que le Dôme du rocher, doré, est construit, les belles façades en zellijes bleus installés, ainsi qu’un minbar* et les minarets.

Entretemps, dès le milieu du Xème siècle, les premiers Marocains, dont certains occupent des fonctions de juges, d’experts en chariâa et d’agents d’autorité, sont déjà installés dans la vieille ville.

Occupée par les Croisés en 1099, elle sera reprise en 1187 par les troupes de l’Ottoman Salaheddine -Saladin- composées de nombreux combattants marocains envoyés par Yacoub El Mansour à la requête du maître de Constantinople. Les liens entre les Marocains, Al Qods et Al Aqsa sont ainsi vieux de plus de 12 siècles de manière physique si l’on peut dire. En fait, Al Qods fait partie de l’imaginaire musulman dès le VIIème siècle. La cité est mentionnée dans le Coran, ainsi qu’un périple du prophète Mohammed dans la ville chevauchant un boraq, un pégase, cheval ailé de la mythologie grecque.

Prières.

Au cours de cette visite de janvier 1960, le Roi Mohamed V, en compagnie du roi jordanien Hussein, effectue des prières à la mosquée Al Aqsa et prête serment à l’intérieur de celle-ci, promettant de continuer à diriger la lutte de son peuple pour la libération de la Palestine.

« Les situations historiques de Sa Majesté le Roi Mohamed V vis-à-vis de la question palestinienne et de Jérusalem méritent d’être immortalisées dans le registre de l’honneur arabo-islamique. Ces situations inaltérables n’étaient pas motivées par l’hostilité envers les juifs et le judaïsme, mais elles étaient fondamentalement un soutien aux frères opprimés qui ont été privés de leurs droits légitimes sur leur terre », écrit Al-Mouden.

Le Roi Mohammed V était connu, précise Abdul Hamid Al-Mouden, « pour prendre soin de ses compatriotes juifs marocains, au même titre que sa protection envers les citoyens marocains musulmans. »

Juifs, musulmans et question palestinienne.

Il convient de mentionner à cet égard que lorsque des habitants de l’Oriental ont attaqué des quartiers juifs marocains dans certaines villes du Maroc pendant la guerre de 1948, notamment à Oujda et Jérada, les autorités ont réagi à ces incidents sur ordre direct du roi Mohammed V.

 Les responsables ont été traduits en justice qui ont exécuté deux d’entre eux en juin 1948. Les Juifs se souviennent peut-être de la continuité de la politique marocaine à leur égard, à l’intérieur et à l’extérieur, tout au long de l’ère du roi Mohamed V, une politique qui a été un exemple typique de protection. 

Mohammed Khalid Al-Azhar, un écrivain palestinien résidant au Caire, écrit dans son article sur les positions constantes du Maroc envers la Palestine, publié dans « Al-Bayan » émiratie le 30 juillet 1999  que la politique marocaine envers la Palestine, initiée par le roi Mohamed V et poursuivie par son successeur, le roi Hassan II, se distingue par des visions intellectuelles (…) particulières concernant le judaïsme, la Palestine et Jérusalem. 

@Mohammed Khalid Al-Azhar, « Depuis Mohamed V jusqu’au règne de Hassan II, les positions constantes du Maroc envers la Palestine » , Al-Bayan émiratie, 30 juillet 1999

L’auteur s’interroge : qu’est-ce qui a conduit le Maroc, sous les règnes des rois défunt Mohamed V et Hassan II, à s’impliquer exceptionnellement dans la question palestinienne et le conflit en général, malgré la distance géographique entre eux et la région directement touchée par le conflit dans le monde arabe oriental ? Pour répondre que cela peut être dû au fort attachement des juifs marocains à leur patrie, le Maroc.

L’auteur estime que la conscience de la famille royale au Maroc de son appartenance à la noble lignée prophétique l’a amenée à reconnaître la nécessité de prendre soin de l’avenir d’une cause riche en dimensions.

Mohamed V sera donc de retour à Rabat le 6 février 1960 suivant une visite à l’issue de laquelle un accueil populaire lui sera réservé tout au long du trajet entre l’aéroport de Rabat-Salé et le palais royal. Quelques jours plus tard, il prononcera un discours radiophonique pour informer l’opinion publique des buts et résultats du voyage.

Cette visite constituera la première incursion diplomatique marocaine directe et personnelle du roi Mohamed V dans le dossier palestinien. Auparavant il y en eut d’autres telle que la remise de dons aux Marocains d’Al Qods mais également autour de la aliyah juive marocaine vers Israël autour des années de l’indépendance.

Dès les années 1930 une émigration juive discrète était déjà organisée par des organisations sionistes venues d‘Europe et de Palestine. Les mois précédents et consécutifs à la création de l’État d’Israël en 1948 ont connu d’importants départs. Sur les près de 300 000 membres de la communauté juive marocaine en 1948, le tiers émigrera, en majorité vers le nouvel État fondée en Palestine, au cours des 10 années suivantes. Le jeu d’équilibrisme diplomatique marocain sur le dossier israélo-palestinien remonte à loin.

La diplomatie est un jeu d’équilibrisme.

La visite de Mohamed V à Jérusalem en 1960 et aux camps de réfugiés palestiniens de Cisjordanie intervient très peu de temps après les premiers arrangements maroco-israéliens sur la aliyah juive marocaine de 1955-1956 ou les déclarations pro-paix et d’apaisement de 1958 à Florence puis Beyrouth du futur roi Hassan II.

La tournée arabe de Mohamed V intervient surtout dans un contexte où la balance penche du côté des nationalistes arabes menés par un président Nasser grand conquérant des foules et des cœurs arabes. Aucun leader politique arabe de l’époque ne pouvait ignorer cela.

La tournée arabe de Mohamed V en janvier 1960 est également un moment pro-palestinien important pour la diplomatie marocaine dans la région, intervenant immédiatement à la suite de la fondation quelques mois auparavant au Koweït par Yasser Arafat du Fatah, le Mouvement de libération de la Palestine, en arabe.

C’est en effet dans le riche émirat pétrolier du Golfe récemment indépendant que l’ingénieur Arafat établit les premières bases du Fatah, jusqu’à aujourd’hui principale composante de l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine, et centre névralgique de la politique du mouvement nationaliste palestinien.

Le Fatah regroupe des jeunes professionnels, des étudiants et des militants, la plupart réfugiés ayant quitté la Palestine en 1948-49 pour des contrées proche-orientales ou européennes.

Un homme Hani Al Hassan, fondateur et président du syndicat étudiant palestinien en Allemagne, le GPSU, en fait partie. Durant plusieurs décennies, Hani Al Hassan constituera l’un des principaux liens entre Yasser Arafat et le palais royal à Rabat. Sous Hassan II, et à partir de la fin des années 1970, Hani Al Hassan aura comme interlocuteur principal à Rabat le conseiller royal Ahmed Bensouda, un commis de l’État et fidèle de Hassan II.

Dès le début des années 1960, le Fatah occupe la scène politique palestinienne et en 1964 il constituera le noyau dur de l’OLP au milieu de factions révolutionnaires ou islamistes. Yasser Arafat en prendra formellement le contrôle en 1969.

L’époque sur la scène politique arabe est déjà au bras de fer entre les nationalistes menés par le président égyptien Nasser qui avait contribué à renverser le roi Farouk au Caire en 1952, et des monarchies arabes fragilisées tout à la fois par des vents politiques progressistes et des visées impérialistes américaines, anglaises et françaises déstabilisantes illustrées par la désastreuse attaque anglo-franco-israélienne sur le canal de Suez en novembre 1956. Il y a la guerre entre Israéliens et Arabes, nationalistes arabes et Occidentaux, Occidentaux et Soviétiques, et entre nationalistes et monarchies arabes.

Cependant, contrairement aux apparences, les relations entre les chefs d’États marocain et égyptien sont bonnes. Chacun a besoin de l’autre sur le moment. Mohamed V a également besoin en 1960 d’atténuer les sympathies pro-occidentales de son fils aîné Moulay Hassan.

Mohamed V entame notamment sa tournée arabe par Le Caire afin d’inviter l’Égyptien Nasser à la conférence diplomatique de Casablanca que le Maroc prépare. Celle-ci doit regrouper la première génération des chefs d’États arabes et africains des États nouvellement indépendants.

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