Judéité marocaine, antisémitisme déguisé et recompositions politiques post-Accords d’Abraham

Depuis le 7 octobre 2023, le conflit israélo-palestinien a ravivé des tensions au Maroc. Si la critique de l’action militaire israélienne à Gaza est légitime, elle a parfois débordé vers une remise en cause sournoise de la judéité marocaine. La figure d’André Azoulay, conseiller royal, cristallise ces tensions. Ce rejet ne vise pas ses positions politiques – il ne soutient aucunement la politique de Netanyahou- mais ce qu’il incarne : une judéité pleinement marocaine, vivante, reconnue par l’État.

Un antisémitisme masqué derrière le politique et l’oubli du rôle historique des Juifs marocains.

Derrière les slogans de solidarité se profile un antisémitisme insidieux. Il ne nomme pas le Juif, mais le désigne. Il le transforme en suspect, en complice de l’ennemi. Ce mécanisme réactive une mémoire douloureuse : celle des décennies où le discours politique nationaliste et certains prédicateurs ont alimenté une hostilité ayant précipité le départ de nombreux Juifs marocains (Boum, 2013). Le climat
d’aujourd’hui reproduit ces logiques, bien que sous des formes plus feutrées.

Depuis l’Antiquité, les Juifs ont contribué à l’essor juridique, artistique, linguistique et culturel du Maroc (Zafrani, 1983). On retrouve leur empreinte dans la poésie, le droit, la musique, la toponymie. Pourtant, leur présence actuelle dérange lorsqu’elle devient visible, assumée, et active. On célèbre les synagogues restaurées, mais on tolère mal la parole publique d’un Juif marocain influent. Cette contradiction révèle
une tension entre la mémoire muséifiée et la reconnaissance réelle (Lévy, 2011).

Les partis politiques et la manipulation de la mémoire.

Derrière cette dynamique se jouent aussi des stratégies politiques. Certains mouvements, comme Al Adl Wal Ihssane, assument ouvertement leur hostilité à la monarchie et à la normalisation. Mais plus préoccupants sont les partis politiques qui se disent monarchistes, tout en sapant les fondements du discours royal sur la diversité (Abidi, 2022). Le PJD, malgré sa signature des Accords d’Abraham lorsqu’il
était au pouvoir, tente aujourd’hui de récupérer la colère populaire en adoptant une posture ouvertement anti-normalisation. Le PPS mobilise l’émotion autour de Gaza pour critiquer indirectement l’orientation diplomatique du Royaume. Le Mouvement Populaire, quant à lui, et bien que se réclamant d’une tradition amazighe et nationaliste, a récemment illustré lui aussi un positionnement contradictoire. Lors du
dernier congrès du Parti de la Justice et du Développement (PJD), son secrétaire général n’a pas hésité à qualifier Benkirane de « père politique », proclamant que le Mouvement Populaire était désormais « l’enfant du PJD ». Une déclaration lourde de sens, dans un contexte où Benkirane – dont les sorties contre la normalisation et les figures juives marocaines sont bien connues – incarne une ligne de fracture vis-à-vis de l’identité pluraliste du Maroc.

Vers une protection institutionnelle de la pluralité

Face à cette instrumentalisation répétée, il devient urgent de mettre en œuvre les mécanismes constitutionnels prévus. Le Haut Conseil des langues et de la culture (HCLC), pourtant prévu depuis 2011, n’a toujours pas vu le jour. Cette instance pourrait jouer un rôle central : intégrer la pluralité dans l’éducation, protéger les minorités contre les discours haineux, et encadrer les politiques culturelles
(Constitution du Maroc, 2011). Encore faut-il qu’elle soit indépendante, crédible, et représentative de la diversité intellectuelle et associative du pays — et non simplement d’intérêts politiques ou communautaires.

Le Maroc ne manque ni de textes fondateurs, ni de discours porteurs. Mais l’héritage de l’exclusion pèse encore. Certaines forces politiques, marquées par une mémoire de la stigmatisation, bloquent toute avancée vers un modèle inclusif. Il appartient désormais aux forces vives du pays — chercheurs, enseignants, artistes, élus intègres — de construire un récit national à la hauteur de son histoire. Protéger la pluralité n’est pas céder à une minorité : c’est renforcer la nation en lui rendant toutes ses mémoires.

Loubna El Joud

Bibliographie sélective.

Abidi, H. (dir.) (2022). Le Maroc et la normalisation avec Israël : réalités, débats,
perspectives. L’Harmattan.
Boum, A. (2013). Memories of Absence: How Muslims Remember Jews in Morocco.
Stanford University Press.
Constitution du Royaume du Maroc (2011). Lévy, S. (dir.) (2011). La civilisation judéo-marocaine. Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain.
Zafrani, H. (1983). Deux mille ans de vie juive au Maroc. Maisonneuve & Larose.

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